Théorie // Rem Koolhaas

Dans l'Histoire de l'Architecture, bien des théories ont été écrites, elles émanent d'idées, de réflexions autour des grands fondements de l'Architecture, établis au fil des siècles, et sur les années à venir.

Rem Koolhaas (né en 1944 à Rotterdam), marque l'Histoire de l'Architecture par sa pensée architecturale  radicale et sa vision chaotique de l'urbanisme. Au travers de ses différentes théories, il met en avant ses idées, et les appliquent au travers de ses projets. Architecte, théoricien, urbaniste et professeur en Architecture et urbanisme à l'université de Harvard, est membre de l'OMA (The Office for Metropolitan Architecture) agence d'architectes fondée en 1975, à Londres, avec Elia et Zoe Zenghelis et Madelon Vriesendorp. Tout d'abord journaliste et scénariste au Haagse Post, il décide d'entrer en 1968 à l'AA School (Architectural Association) de Londres. Il obtient une bourse d'études qui le mènera jusqu'à l'Institut new-yorkais Iaus de Peter Eisenman. Présent dans le monde entier, son activité s'étend au delà de la conception architecturale, avec l'OMA, mai aussi par le biais de l'agence AMO (The Architecture Media Organisation). Une "think tank" (laboratoire d'idées) au service de la recherche et en réaction au monde médiatique et virtuel, son champ d'action s'étend des médias, de la politique et de la sociologie aux énergies renouvelables, en passant par la mode, l'édition, la conservation et le graphisme. Rem Koolhaas est l'auteur de nombreux ouvrages qui donne du sens à toutes ses réalisations architecturales. "J'entendais construire en tant qu'écrivain un territoire où je puisse finalement travailler comme architecte" déclare Rem Koolhaas. D'où vient ce besoin vital de la part de l'architecte Rem Koolhaas de passer par l'écriture pour fabriquer de l'Architecture ?

De l'écriture à l'Architecture, au travers de l'ouvrage "Delirious New York", Rem Koolhaas nous emporte vers un style littéraire propre à lui-même. Son écriture peu à peu se théorise aux travers de différents essais comme "Bigness" (théorie de la grandeur), "La ville générique" et "Junkspace". Illustrée d'exemples de ses réalisations, cette analyse, met en avant un architecte théoricien autant provocateur que radical. Le sujet de prédilection de Rem Koolhaas s'établie sur l'urbanisme et sa composition architecturale. Sa vison des choses fait polémique mais sans nuire pour autant à son succès, au fil des projets et concours auxquels il participera au sein de l'OMA. Se définissant comme un architecte post-moderne, il utilise les codes de la modernité, tout en les détournant, donnant ainsi un résultat détonnant . Sans nulle doute, Rem Koolhaas appartient à sa contemporanéité. Rem Koolhaas, quand le scénariste explore l'Architecture. Il en ressort de lui des ouvrages littéraires détonnant et des projets théoriques qui marqueront rapidement les esprits. Ecrire nécessite de penser, et donc de produire des images, tout en les laissant venir à soi au fil de la lecture. Une relation s'établie entre les mots et les images produites. Ainsi, "L'architecture doit exprimer une idée littéraire". Le projet architectural se justifie par le biais de multiples histoires que l'on raconte pour le présenter, le faire imaginer, et donc de le construire mentalement.

Le style moderne a rendu les projets architecturaux à l'image de la machine, de l'automatisation. En réaction à ce fait, les déconstructivistes instaurent un renouvellement par un processus créatif plus philosophique. A l'image de l'écriture surréaliste comme "méthode paranoïaque critique" de Salvador Dali, Rem Koolhaas, se lance dans l'écriture de scénarios théoriques et narratifs. Son écriture intensive, voir poétique, construira sa pensée, ses projets architecturaux et ne cessera d'être complétée au fil des années. "Exodus ou les prisonniers volontaires de l'architecture", représente l'un des premiers projet théorique réalisé en groupe. On est en 1972 et on y découvre alors la narration d'un  provoquant projet énoncé sous la forme d'un scénario. Cette forme d'écriture met en avant deux structures. Ainsi de la structure de l'œuvre littéraire, il en découle la structure de l'œuvre architecturale. C'est par les mots, que Rem Koolhaas, a choisi de nous décrire le processus architectonique de son projet, pour faire en sorte qu'on adhère au projet, bien qu'il soit totalement délirant. Des projets théoriques comme, par exemple, le Mur de Berlin comme Architecture, en 1970, la Ville du globe captif, en 1972, un projet de maison à Miami, en 1974, la Légende de la piscine, en 1977... contribueront à façonner la pensée de Rem Koolhaas, et également à construire sa notoriété.

Il réalise également des collages suivant le "modèle du cadavre exquis." Sa plasticité combinée à sa radicalité transpire dans chacun de ses projets, mettant en avant une grande liberté et une imagination débordante. "La sceneggiatura come struttura che vuol essere altra struttura" déclare Pier Paolo Pasolini. ("Une structure dotée de la volonté de devenir une autre structure"). En effet, une certaine tension s'en ressent dans les écrits de Rem Koolhaas, au-delà des mots, on ressent tout le mouvement des divers éléments architectoniques qui se mettent en place. Le processus est en marche, la transformation commence. L'architecte post-moderne fait ressortir tout ce que la modernité n'a su pas exploré, et va même au-delà par le biais de l'exercice libérateur que représente pour lui l'écriture.

"Delirious New York", un délirant décryptage de Manhattan, où les gratte-ciels deviennent les personnages principaux d'un scénario cinématographique, écrit en 1978 par Rem Koolhaas. La structure en chapitres, en blocs, évoque la structure architectonique de l'architecture new-yorkaise de la fin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle. La description s'établit selon un plan spécifique, avec beaucoup de redondances. Cette œuvre théorique ne passera pas inaperçu, son audace et sa radicalité, va jusqu'à personnifier Manhattan même. On entre dans son inconscient, on y comprend comment il a été construit, et tout ce qui se cache derrière, l'envers du décor. Une libre description d'un processus urbain à l'image d'une "usine artificielle", irréelle.

Mais après le succès de "Delirious New York", Rem Koolhaas ne compte pas s'arrêter là. Il poursuit sa réflexion, de l'observation délirante de la métropole new-yorkaise, il va en faire ressortir une théorie : "Bigness" (ou théorie de la grandeur - théorie de la grande dimension). Ce nouvel essai révèle une écriture très précise de la part du théoricien, ne nous  laissant pas sans penser à l'annonce d'un programme architectural.

L'exposition "Deconstructivist Architecture" au MoMa de 1988  est remis  en cause deux ans plus tard. La théorie de la "Bigness" vient alors, l'explique Rem Koolhass, clore le débat en affirmant qu'elle "peut se charger de reconstruire l'unité". Elle permet de codifier et placer des limites, elle se dévoile donc comme une "théorie critique", où l'art est totalement exclu.

On parle alors "d'Architecture ultime", l'étendue du programme sera incarnée par la taille du bâtiment. En voici les principaux fondements : La "masse critique" compose les différents éléments du bâtiment. Les connexions mécaniques sont incarnées par "le potentiel libérateur de l'ascenseur". Une rupture entre l'architecture intérieur et l'enveloppe extérieur est induite de part des distances plus importantes. Il y a désormais deux programmes au sein d'un même projet. "La "Bigness" transforme la ville d'une somme de certitudes en une accumulation de mystères." Allant jusqu'à mettre en avant une architecture amorale "par-delà bien et mal" en référence à Nietzsche. Et enfin, la rupture totale et franche avec le tissu urbain. Il n'y donc plus de dialogue avec le contexte dans lequel le projet s'inscrit. Au regard de ce nouveau paysage urbain, on peut y voir un lien avec les toiles de Richter, architecture massive, "inflexible, immuable et définitive." L'OMA a testé les principes de cette théorie sur 3 concours : Le port de Zeebrugge, la Bibliothèque Nationale de France à Paris et le ZKM de Karlsruhe. Tous les écrits, croquis, brouillons des différents projets sont, en 1995, publiés dans le livre S, M, L, XL créant ainsi pour l'agence OMA "un véritable roman sur l'Architecture". De multiples projets illustreront la "Bigness" comme le théâtre de la Danse de La Haye, possédant des dimensions démentes (1980-1987) mais aussi le spectaculaire Educatorium d'Utrecht (1994-97) où la toiture émane d'un virage pris par le sol...

Alors que la "Bigness" théorise pour dompter l'Architecture, "la Ville générique" observe la métropole contemporaine. Cet essai écrit en 1994, est une prise de conscience en lien avec l'extension des sociétés occidentales et des effets produits par ce phénomène sur l'environnement et le tissu urbain. Le paysage urbain devient anonyme, il est en perte d'identité, qu'on soit à Singapour ou à New-York, les lieux semblent tous se ressembler. Rem Koolhaas à voulu mettre en avant cela au travers de ses photographies floues de Singapour. Ecriture numérotée à l'image d'un reportage, l'auteur nous exprime son brutal ressentie , ses observations sans état d'âme : "ville anesthésiée [...] l'esclavage du centre, [...] camisole de force de l'identité [...] défonçant le bitume de l'idéalisme avec les marteaux-piqueurs du réalisme." Il passe en tout en revu et constitue des chapitres aux titres aussi brefs que précis. Jusqu'au chapitre 17, nommé "17. Fin" où Rem Koolhaas nous transporte dans son délire cinématographique. Adepte du chaos, il établie une véritable étude sociologique du décor urbain. Il va jusqu'à parler de "la mort programmée" de l'urbanisme, sans pour autant se montrer pessimiste ou sévère. Son analyse s'appuie sur la formation des villes et leurs transformations. Son constat démontre que devant une perte de contrôle des phénomènes, l'urbanisme n'est plus un système fiable.

Il faut donc "repenser radicalement l'espace urbain : la ville comme récit où s'écrivent les récits de nos vies ". Cette idée là, sera incarnée par le mot "Junkspace" (espace indésirable, déchets) qui représente l'espace où se trouve tous les "résidus que l'humanité laisse sur la planète" dont la modernisation. Sans retenue, Rem Koolhaas critique l'Architecture du 20ème siècle, jusqu'à ne plus la considérer en tant qu'Architecture même. Pour donner un exemple de symbole de la modernisation, la Maison Schröder de Gerrit Rietveld, en est le plus parfait. De cet exemple, en découle une démolition complète et irrévocable : Les effets de la modernité ne sont que sublimer par un remplissage de l'espace  de multiples découvertes et intentions, de couleurs ou vernis, et de design. L'Architecture du 20ème siècle se résume donc pour Rem Koolhaas par le "produit de la rencontre de l'escalator et de la climatisation, conçu dans un incubateur en Placoplatre." En réponse à cette critique, Rem Koolhaas dessine et réalise la fameuse Villa Dall'Ava à Saint-Cloud. Cette villa représente en tout point au détournement féroce des codes de la modernité. Pilotis, promenade architecturale, rationalisme... Des stéréotypes non-dissimulés mais placé à la mauvaise place, ou complètement défigurés, entraine un enchainement inattendu résultant de l'audace d'un grand artiste. Mise en scène, quelques peu provocatrice, d'un ensemble de solutions bien trop établies, quand elles sont placés dans le bon ordre. Sa radicalité le poussera jusqu'à insérer une piscine sur le toit !

"Junkspace" se définie par "l'essence de l'espace", littéralement, ce qui vient après la modernité. Au cœur de la composition architectonique de "la Ville générique", "Junkspace" va à la source spatial, "l'ADN" en mettant en avant et triant ce qui a été fait avant. Il en ressort des mutations, tels que la perte de signification d'un bâtiment, pour "devenir l'infrastructure même de la société." En référence à Peter Cook, Rem Koohaas mettra en avant le lien qui relient tous les divers éléments que constitue un édifice, plutôt que l'édifice lui même. Cet essai met surtout en exergue la façon architecturale que Rem Koolhaas à d'écrire. Un certain rythme s'en dégage de part l'enchainement de "constatations" comme "une sorte d'électroencéphalogramme d'un état de conscience altéré de la modernisation."

Pour conclure, c'est au travers d'une écriture provocatrice, lyrique et précise que Rem Koolhaas nous expose son cheminement mentale et architectural. Son processus de réflexion est tout à fait exceptionnel, car c'est de part l'écriture qui élabore ces projets. Ces réalisations s'inscrivent dans sa démarche philosophique, elles sont l'application directe, la démonstration des théories écrites. Sa réflexion semble sans fin, elle évolue sans cesse tout comme son activité, intensivement productive, avec l'OMA, l'AMO et l'écriture de ses œuvres littéraires. On peut alors évoquer la pensée de Gilles Deleuze pour illustrer ce personnage comme inscrit dans "continuum de connexions infinies." Du journalisme à l'Architecture, il a su se servir de ses expériences pour avancer. Il se définit comme le théoricien du chaos, mettant en avant les "tensions modernes et l'impermanence des choses." Sa force et sa radicalité qui s'en ressent dans ses écrits, est transposée de manière architecturale. Il est donc indissociable de son œuvre littéraire, son travail s'inscrit dans une globalité. Son mode de fonctionnement ne peut être autrement. Même s'il a la réputation d'être controversé, il a su persuadé et convaincre par le biais de théories solidement édifiés, et en lien directe avec l'Architecture. 

Mathilde VIAL // Cours Théorie de l'Architecture // 4ème année

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